Cette nouvelle chronique de souvenirs de ma couverture de courses automobiles sera différente des précédentes, car l’action se déroule en 1986 alors que je n’étais pas encore un journaliste.
En 1986, je collabore sporadiquement avec le McGill Motorsport Research Group (MSRG) que j’ai fondé trois ans plus tôt avec deux de mes anciens professeurs, les docteurs Jacques Dallaire et Dan Marisi.
Durant la semaine du 15 juin, celle du Grand Prix du Canada, nous avons évalué plusieurs paramètres de la condition physique et les performances mentales de certains pilotes de Formule 1, incluant Allen Berg de Calgary qui allait effectuer ses débuts en Grand Prix à Détroit.
Il était convenu que j’aille au Grand Prix de Détroit une semaine plus tard en compagnie de Jacques Dallaire pour y effectuer des enregistrements de fréquences cardiaques. En compagnie de ma copine (qui deviendra mon épouse deux ans plus tard), je me rends à Windsor via Toronto sur les ailes d’Air Canada le 20 juin. Nous sommes basés au Holiday Inn de Windsor et devrons traverser le tunnel pour nous rendre et revenir de Détroit.
Nos demandes d’accréditations ont été formulées et expédiées par la poste par le docteur Jacques Bouchard, médecin en chef au GP du Canada et membre du groupe MSRG. C’est pour cette raison que nos passes indiquent que nous avons accès au centre médical du circuit ainsi qu’à la ligne des puits.
L’insipide circuit urbain de Détroit, long de quatre kilomètres, est tracé autour du fameux Renaissance Center. Avec ses 12 virages à angle droit et sa dangereuse chicane bordée de murets en béton juste au bord du fleuve, sa surface est bosselée et parsemée de bouches d’égout.
Nous allons essentiellement conseiller Berg à l’aube de son premier départ en F1 et effectuer des enregistrements de battements cardiaques avec Ayrton Senna. Le Brésilien est venu au laboratoire médical dès 1984 et y revient tous les ans. Il travaille dur à améliorer sa condition physique et est fasciné par tout ce qui concerne sa préparation mentale et psychologique. Enregistrer sa fréquence cardiaque lorsqu’il pilote sa Lotus 98T-Renault turbo nous indiquera comment son organisme réagit à l’effort physique, au stress et à la chaleur.
Un petite boite jugée un peu trop volumineuse
Auparavant, faute de budget, nous devions utiliser un enregistreur gracieusement prêté par un hôpital. Cette fois, nous avons notre propre Holter, un boitier qui enregistre les battements cardiaques à l’aide d’électrodes autocollantes positionnée sur le thorax du patient. Je rase les endroits où je dois placer les électrodes, puis je retire la fine couche de peau avec un sorte de papier sablé fin, je nettoie avec de l’alcool à friction et je place l’électrode. Il y en a cinq à positionner, et elles sont reliées au boiter par des fils que nous avons fixés ensemble.
Le plus gros problème est de fixer le boiter à l’intérieur du cockpit étriqué de la Lotus. C’est très à l’étroit avec le levier de vitesses à droite et le levier d’ajustement de barre antiroulis à gauche. Il faut donc négocier avec l’ingénieur en chef pour trouver l’endroit adéquat. Nous utilisons du Velcro industriel pour fixer solidement le Holter dans le cockpit. Pas question qu’il se décroche en piste et cause un accident ! C’est moi qui assiste Ayrton quand il se glisse dans la voiture et qu’il s’en extirpe pour placer et retirer le boîtier.
Au fait, le Holter enregistre les battements cardiaques sur le ruban magnétique d’une simple cassette audio. Eh oui, ce n’était pas numérique en 1986 ! La cassette doit ensuite être lue par un expert qui fournit ensuite un rapport minute par minute indiquant le nombre de battements du coeur par seconde..
J’ai une feuille sur laquelle je note ce que fait le pilote, par exemple : 10h01, discute avec son ingénieur, 10h04, met son casque, 10h06 dans la voiture, 10h11 démarre et roule en piste, etc. Par la suite, je relie les événements avec les fréquences cardiaques enregistrées.
Heureusement, il faut beau à Détroit, car le Holter déteste évidemment la pluie. Nous enregistrons les essais libres et les qualifications. Les gens du Team Lotus préfèrent fortement, avec raison, que nous laissions Senna piloter sans gêne durant le Grand Prix. Cela me permet d’assister à la course dans les puits et de voir notre cobaye remporter la victoire devant Jacques Laffite sur une Ligier JS27-Renault et Alain Prost sur une McLaren MP4/2C-TAG.
Quant à Allen Berg qui découvre tout de la F1, il s’est qualifié avant-dernier sur sa piètre et inefficace Osella FA1G-Alfa Romeo turbo. Il a dû abandonner au 28e tour à la suite d’un ennui électrique alors qu’il occupait la 20e et dernière place.
Lundi 22 juin, c’est le retour à la maison par le même chemin en sens inverse. Et il ne restera qu’à faire synchroniser les fréquences cardiaques avec les événements de la journée, et ensuite de conseiller Senna sur les modifications à apporter à sa préparation physique, son sommeil ou son alimentation.
Une accréditation, des souvenirs: Avec Ayrton Senna au Grand Prix de Détroit en 1986
Lundi 22 juin 2026 par René FagnanCrédit photo: René Fagnan







