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L’ingénieur Frank Dernie se confie sur Mansell, Piquet, Prost, Schumacher et Montoya

L’ingénieur Frank Dernie se confie sur Mansell, Piquet, Prost, Schumacher et Montoya

Mardi 21 juillet 2020 par René Fagnan
Crédit photo: WRI2

Crédit photo: WRI2

Avec des collègues comme Gordon Murray, Patrick Head, Mauro Forghieri, Gérard Ducarouge, Harvey Postlethwaite et Adrian Newey, Frank Dernie a été l’un des grands ingénieurs/directeurs techniques de l’histoire de la Formule 1.

Après ses études à l’Imperial College de Londres au début des années 70, Dernie a programmé le premier logiciel de conception de suspension d’une voiture sur l’un des deux seuls ordinateurs de l’université. Il a débuté sa carrière en F1 chez Hesketh avant de joindre les rangs de la toute jeune équipe Williams. Ingénieur de piste d’Alan Jones, Dernie a conçu l’aérodynamique de toutes les voitures Williams entre 1978 et 1988, en plus de développer une suspension active.

Dernie est ensuite passé chez Lotus, puis Benetton où il a travaillé avec Michael Schumacher. Passage ensuite chez Ligier, puis chez Arrows avant de terminer sa carrière chez Toyota. Dernie a été le témoin privilégié de gigantesques changements en F1 et a travaillé avec plusieurs Champions du monde. Sur la photo, on aperçoit Dernie aux côtés de la Williams FW11 de Nelson Piquet.

« Quand je suis arrivé en F1, les départements techniques et de design étaient jumelés et ne comptaient qu'une ou deux personnes. Il y avait qu’un aérodynamicien - moi - qui avait aussi d'autres responsabilités majeures. Chez Hesketh nous étions 18 employés. Quand je suis arrivé chez Williams en 1978 nous étions 23. Aujourd’hui, une écurie moderne emploie 600 ou 700 personnes. Chez Ferrari, le département aérodynamique comprend 160 personnes, et le travail du directeur est de gérer tout ce monde » explique Dernie.

Dans un récent podcast vidéo affiché sur le site du magazine britannique Motor Sport, Dernie parle, durant plus d’une heure et avec son franc-parler, des grands changements qu’a subi la F1, ses rapports avec les pilotes et raconte des anecdotes savoureuses. En voici quelques extraits.

« Les meilleurs pilotes ne sont pas allés longtemps à l’école. Ils ne comprennent pas les principes physiques et les lois mathématiques qui affectent leurs voitures. Mais cela importe peu. Le travail de l’ingénieur est de comprendre ce que le pilote décrit. J’ai noté deux caractéristiques chez les pilotes qui gagnent des courses et qui deviennent Champions du monde : ils sont introvertis et brillants, intelligents. Les meilleurs pilotes sont des individus introvertis, car je pense qu’ils peuvent mieux se concentrer et commettre moins d’erreurs. Ils semblent être moins facilement distraits » relate Dernie.

« On dit souvent que Michael Schumacher était arrogant. Non, il était juste un peu nerveux d’être en face de personnes qu’il ne connaissait pas, car avec les gens de l’équipe, il était chaleureux et sympathique. C’était un peu la même chose avec Nelson Piquet ; un autre personnage introverti, qui émettait des commentaires parfois discutables, mais qui était pourtant agréable. »

Dernie a toutefois côtoyé un pilote britannique qui n’était pas du tout introverti : James Hunt ! « Je ne l’ai pas beaucoup connu parce que je n’étais qu’un ingénieur attitré aux suspensions chez Hesketh. Il était formidable ! Nous avions des discussions agréables. J’ai ce souvenir de James en 1975 à Silverstone. Il trouvait sa voiture un tout petit peu survireuse dans Woodcote. Il a demandé si nous pouvions assouplir la barre antiroulis arrière. Impossible, car elle était déjà ajustée au plus souple. Alors un mécano plus âgé a démonté la barre et est allé dans le camion pour la modifier, a-t-il affirmé. Il n’a strictement rien fait. Il a ramené la barre et l’a réinstallé sur la voiture de James en lui disant “La voiture devrait être mieux maintenant”. Et James a roulé une demie seconde plus vite ! C’est une affaire de confiance » raconte Dernie.

Dernie, âgé aujourd’hui de 70 ans, a vécu de l’intérieur le terrible affrontement qui a opposé Nelson Piquet à Nigel Mansell au sein de l’écurie Williams-Honda. « Nigel a toujours cru que je favorisais Nelson. En 1985, Nigel était adorable, et tout allait très bien. Puis, j’ai voulu qu’il travaille au développement de notre suspension active. Nigel avait eu de gros accidents avec la Lotus active et il a systématiquement refusé de piloter la Williams active. Nous avons donc confié ce travail de développement à Nelson. Cela a mené à des discussions assez animées et à partir de ce moment, je ne sais pas pourquoi, Nigel a cru que je favorisais Nelson, ce qui est totalement faux.

« Si Nigel n’était pas aussi rapide que Nelson, il était alors convaincu que j’avais intentionnellement déréglé sa voiture ou installé le mauvais logiciel de suspension active. C’est psychologique. Si vous êtes un excellent pilote et êtes convaincu d’être le plus rapide de tous, alors comment pouvez-vous accepter que votre coéquipier vous batte alors qu’il dispose d’une voiture identique à la vôtre ? Impossible à accepter, alors vous cherchez des excuses. En 1987, Nelson s’est durement cogné la tête lors de son crash à Imola. Après avoir pris sa retraite, il m’a confié qu’après l’accident, il ne voyait plus parfaitement et il n’arrivait plus à dormir. Il a eu du mal à lire le tableau de bord durant toute la saison. Il n’a plus jamais été aussi rapide qu’auparavant. Avant l’accident, à voitures et à conditions égales, Nigel n’était pas aussi rapide que Nelson. Peut-être plus brave, mais pas plus rapide. Après l’accident, les deux étaient à peu près égaux. Nos pilotes luttaient l’un contre l’autre. Nelson a arraché les quatre roues de sa voiture à Détroit dans un accident en tentant de rouler plus vite qu’il ne le fallait. Les deux ont ruiné des courses et perdu beaucoup de points en commettant de grosses bévues. »

Dernie parle encore du cas Nigel Mansell... « Nigel était un pilote extrêmement talentueux et incroyablement rapide. [Longue pause...] Mais il ne fait pas partie des gens très intelligents. Durant sa carrière en F1, il a probablement piloté la meilleure voiture du plateau à cinq reprises, mais il n’a été couronné qu’une seule fois. Regardez la saison 1986. Lors de la dernière course, son pneu arrière éclate et tout le monde dit que c’est à cause de cette défaillance qu’il a perdu le titre. Pourtant, lors de la première course de la saison au Brésil, il a commis une énorme bourde, mais personne ne s’en souvient. Si cela était survenu au dernier Grand Prix, tout le monde s’en souviendrait et aurait dit qu’il a perdu le titre à cause de grosse gaffe. Alain Prost méritait grandement de gagner le titre cette année-là, car il pilotait une voiture pas vraiment fiable et quand il finissait une course, il marquait plus de points que n’importe qui avec une telle voiture. »

Parlant de Prost, Dernie avoue avoir été jeté par terre par le talent et la vitesse du Français lorsqu’en janvier 1992, Prost a testé la Ligier JS37-Renault, une voiture créée par Dernie. « Lors de ce test, nous nous sommes vraiment rendu compte à quel point Prost était rapide [la rumeur veut que Prost ait roulé presque deux secondes au tour plus vite que Thierry Boutsen]. Nous avons été stupéfaits de constater que notre Ligier pouvait rouler aussi vite ! Si nous avions eu Prost dans la voiture cette saison-là, nous aurions été au niveau de Williams, même si nous disposions d’un moteur d’une spécification précédente. Ses commentaires techniques prouvaient qu’il comprenait réellement le fonctionnement de la voiture. Il m’a mentionné des choses qui, je savais, avaient un véritable effet sur la voiture ; des choses qu’aucun autre pilote ne m’avait indiqué auparavant. »

Dernie parle aussi d’un autre pilote flamboyant avec lequel il a travaillé lors de son second passage chez Williams en 2003 et 2004 : Juan Pablo Montoya. « Lui et Nigel ont été les deux pilotes les plus similaires avec lesquels j’ai travaillé. Rien ne les arrêtait et ils fonçaient tête baissée. Juan était incroyablement talentueux. Par contre, avec son caractère, il n’appréciait pas vraiment la F1 moderne. Il venait de tout rafler en IndyCar, il s’était habitué à cet environnement plutôt relax et il n’a pas aimé que l’équipe Williams tente de le contrôler comme c’est le cas en F1. C’est dommage qu’il ait quitté Williams, car il était évident que McLaren n’allait pas lui convenir. Et il a finalement quitté la F1. Dommage... »