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Comment l’énervement de la foule a permis à James Hunt de disputer le GP de Grande-Bretagne 1976

Comment l’énervement de la foule a permis à James Hunt de disputer le GP de Grande-Bretagne 1976

Lundi 14 juin 2021 par René Fagnan
Crédit photo: WRI2

Crédit photo: WRI2

Le Grand Prix de Grande-Bretagne de 1976, présenté sur le tracé de Brands Hatch, a été le théâtre d’un moment de tension extrême mettant en scène James Hunt, l’écurie McLaren, la Scuderia Ferrari, les officiels de la course et les dizaines de milliers de spectateurs chauffés à bloc.

En qualification, c’est le Champion du monde en titre, Niki Lauda qui a réalisé la pole position à bord de sa Ferrari 312 T2 devant James Hunt dans sa McLaren-Ford M23, Mario Andretti au volant de sa Lotus-Ford 77 et Clay Regazzoni dans l’autre Ferrari.

Au départ de la course, Lauda démarre bien tandis que Regazzoni double Hunt et tente même de passer devant l’Autrichien en arrivant au virage Paddock Hill. Malheureusement, la voiture de Regazzoni touche celle de Lauda. La Ferrari du Suisse part en tête-à-queue et est heurtée par la McLaren de Hunt qui fait un petit vol plané. Beaucoup de terre et des débris jonchent la piste tandis que Hunt repart lentement avec une crevaison à son pneu arrière gauche.

Pourtant, la course continue et le peloton complète son premier tour à toute vitesse quand il rencontre des dizaines de commissaires qui nettoient la piste dans le premier virage. Lauda lève le bras, ralentit, passe le milieu des débris, puis repart à l’attaque. Finalement, le drapeau rouge est agité. Hunt a réussi à regagner la sortie des puits en passant par un chemin d’accès situé sur Cooper Straight. Il n’a donc pas complété un tour de piste.

Les autres voitures terminent leur tour au ralenti et rentrent aux puits. Selon le règlement, un second départ sera donné selon la grille originale. Mais puisque Hunt, le héros de la foule en liesse, n’a pas complété un tour, il doit prendre le second départ avec sa voiture endommagée !

« À cause de l’inclinaison de la grille, James [Hunt] a trop fait patiner ses roues arrière au départ. Clay l’a doublé, mais il a accroché Niki. La voiture de James a sauté dans les airs et atterri sur le coin avant gauche, ce qui a plié la suspension » raconte Alastair Caldwell, le chef d’équipe de McLaren à l’époque, dans un postcast de Motor Sport.

« Après l’incident, les commissaires ont montré les drapeaux de piste glissante [à bandes jaunes et rouges] et les feux de signalisation, situés à la ligne de départ/arrivée, clignotaient. James a abandonné sa voiture endommagée au bout des puits et est revenu vers nous en courant. Pendant ce temps, Niki et les autres roulaient à pleine vitesse et ont complété un tour de piste sous les drapeaux rouges. Niki, très intelligent, a dû penser que s’il continuait à rouler à pleine vitesse, les officiels retireraient les drapeaux rouges et que la course continuerait. Niki a ralenti au premier virage et a complété un autre tour sous les drapeaux rouges. Selon moi, lui et les autres concurrents en piste devaient être disqualifiés. »

Des règlements sportifs pas toujours très clairs...

C’est le chaos total dans la ligne des puits. Les officiels annoncent que seuls les pilotes qui ont complété le premier tour de la course dans leur voiture originale sont autorisés à prendre le second départ.

« James m’a dit que la voiture était irréparable. J’ai donc ordonné aux mécanos de préparer la voiture de réserve et de la pousser sur la grille, même si, selon les officiels, nous n’en avions pas le droit. Ferrari, Tyrrell, Surtees et Ligier ont aussi poussé leurs voitures de réserve sur la grille. Les milliers de spectateurs ont commencé à s’énerver en entendant dire que James ne pourrait pas prendre le deuxième départ. Avec six mécanos, je suis donc allé récupérer la voiture endommagée de James et leur ai dit de changer la suspension pliée ; ce n’était pas compliqué, mais nous n’avions que peu de temps. »

C’est alors qu’un officiel est venu dire à Caldwell qu’il devait retirer sa McLaren de réserve de la grille. « Je lui ai dit “Non. James va prendre le départ dans la voiture de réserve”. La foule s’énervait vraiment. Les mécanos travaillaient vite et Stevie Bun a mis du pincement négatif [toe-out] au lieu du positif [tow-in]. Il a dû recommencer. La foule s’est rendu compte qu’on travaillait à remettre la voiture en état. Alors, elle a joué le jeu et a commencé à scander “We want James ! We want James !” afin de retarder la procédure de départ et inquiéter les officiels ».

Comme prévu, l’ambiance extrêmement tendue a permis aux mécanos de McLaren de terminer leur travail. « J’ai fait retirer la voiture de réserve de la grille et on a poussé la voiture réparée de James à son emplacement sous les applaudissements de la foule. Nous étions dans la légalité. J’ai vu le visage de Montezemolo devenir rouge de rage [Luca de Montezemolo, le chef d’équipe de l’écurie Ferrari]. Il était convaincu que nous n’arriverions pas à réparer la voiture de James. »

Après le second départ, Lauda a mené la course jusqu’au 45e tour puis Hunt l’a doublé pour filer vers la victoire sous les clameurs de la foule qui exaltait de joie.

Des jeux politiques

« Il n’y a aucun doute dans mon esprit : nous avons gagné la course avec la voiture que nous avons qualifié. Nous avons respecté le règlement. Mais Ferrari, qui excelle dans les manœuvres politiques de bas étage, a inventé un règlement qui disait que James aurait dû ramener sa voiture accidentée en roulant sur la piste normale. Par contre, James a respecté le règlement du drapeau rouge en stoppant sa voiture sur la piste » ajoute Caldwell.

Après la course, Ferrari a annoncé qu'elle allait faire appel auprès du RAC, l'organisme qui sanctionne le sport automobile au Royaume-Uni. Une réunion s'est tenue à Londres le 4 août, au cours de laquelle Ferrari a fait valoir son point de vue selon lequel Hunt n'avait pas effectué un tour complet et n'aurait donc pas dû être autorisé à prendre part au second départ. Le RAC a toutefois rejeté l’appel de Ferrari, spécifiant que si Hunt n’avait pas complété le premier tour, sa voiture était toujours en mouvement au moment où la course a été arrêtée, ce qui était suffisant pour lui permettre de prendre le second départ.

Ferrari a alors porté l’affaire devant la FIA. Le 25 septembre à Paris, Ferrari a fait valoir sa conviction que la voiture de Hunt avait été poussée par ses mécaniciens avant l'arrêt de la course, enfreignant ainsi le règlement interdisant toute assistance extérieure pendant une épreuve. De son côté, McLaren a maintenu que les mécanos avaient poussé la voiture après l'arrêt de la course.

« C’est ainsi que trois vieillards de la FIA ont décidé que James devait être disqualifié » termine Caldwell. « Pas d’appel possible. Décision finale. Nous avons perdu neuf points au championnat. »

Cet imbroglio politico-juridique, combiné à l’accident qu’a subi Lauda en Allemagne et qui lui a fait rater trois courses, a mené à la finale spectaculaire au Japon qui a vu Hunt devenir Champion du monde.