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Fake news démystifiée : Non, la Brabham aspirateur de F1 n’a jamais été bannie !

Fake news démystifiée : Non, la Brabham aspirateur de F1 n’a jamais été bannie !

Mercredi 11 novembre 2020 par René Fagnan
Crédit photo: WRI2

Crédit photo: WRI2

Contrairement à ce qu’on peut souvent lire dans des magazines ou sur des sites web, la fameuse Brabham BT46B de Formule 1 (saison 1978) munie d’un ventilateur n’a jamais été bannie, ni exclue des résultats ou même interdite de compétition.

L’idée de concevoir, de fabriquer et de faire courir une monoplace de Formule 1 munie d’un ventilateur permettant d’aspirer l’air de sous le châssis afin de créer une succion qui la fait littéralement coller à la piste est née de tensions politiques.

Au milieu des années 1970, Bernie Ecclestone porte deux casquettes : celui de propriétaire de l’écurie Brabham et celui de patron de la nouvelle association des écuries de F1, la FOCA (Formula One Constructors’ Association). À ce titre, c’est Ecclestone qui négocie avec les circuits, au nom de toutes les écuries de F1, les primes de départ et les bourses à l’arrivée de chaque Grand Prix. Une affaire très, très lucrative.

Par contre, ce cher Ecclestone est régulièrement en conflit d’intérêt, favorisant sa propre écurie tout en parlant au nom de toutes les équipes. Ses décisions sont parfois contestées, et certains directeurs d’écuries n’apprécient pas tellement son style de gestion, même s’ils profitent des millions de dollars distribués par la FOCA.

La saison 1978 est dominée par les Lotus 79 pilotées par Mario Andretti et Ronnie Peterson. Ces voitures à moteurs Ford Cosworth DFV, munies de larges pontons à tunnels venturi et de jupes coulissantes, sont incroyablement rapides dans les virages. Les Brabham d’Ecclestone elles, sont propulsées par des moteurs Alfa Roméo V12 ouverts à 180 degrés, donc très larges, ce qui rend impossible la transformation des pontons en tunnels venturi. Le concepteur des Brabham, Gordon Murray, s’inspire alors de la Chaparral 2J de Jim Hall; une voiture Can-Am équipée de deux petits moteurs auxiliaires servant à aspirer l’air de sous le châssis afin de la faire "coller" à la piste.

Destinée à battre la Lotus 79, la Brabham BT46B, avec son ventilateur arrière, est testée en grand secret puis amenée à Anderstorp pour y disputer le Grand Prix de Suède. L’étrange bête est immédiatement la curiosité dans le paddock. Quand l’embrayage du ventilateur est actionné, la succion générée fait s’abaisser la voiture de trois centimètres.

Victoire facile de Lauda

En qualification, Niki Lauda qualifie sa BT46B en troisième place. Le réservoir d’essence de la voiture était plein, car Ecclestone ne désirait pas dévoiler le plein potentiel de sa merveille. En course, Lauda se contente de suivre sagement la Lotus du meneur, Mario Andretti, et la double facilement au 39ème tour en empruntant une partie de la piste qui était pourtant couverte d’huile. Lauda remporte la victoire. La voiture est à nouveau inspectée et les commissaires la déclarent parfaitement légale. Pourquoi ?

« Elle était légale à cause d’une lacune dans le texte du règlement technique » m’a expliqué Gordon Murray dans une interview exclusive réalisée il y a quelques années. « Le règlement stipulait que tout élément aérodynamique qui avait pour fonction principale d’influencer l’aérodynamique de la voiture devait être solidement fixé à la carrosserie [et être immobile]. Sur la BT46B, 55% de l’air aspiré et soufflé par le ventilateur passait à travers le radiateur d’eau du moteur tandis que seulement 45% de cet air servait à la succion*.»

Face à cette légalisation de la Brabham, la colère gronde dans le paddock après la course. Andretti clame que son casque a été mitraillé de pierres et de débris projetés par le ventilateur. « Il s’agit d’une rumeur lancée par Colin Chapman et ses pilotes pour faire exclure la BT46B. En fait, la vitesse maximale de l’air projeté par le ventilateur tournant à pleine vitesse n’était que de 90 km/h. De plus, la poussière et les autres objets expulsés du ventilateur étaient évidemment projetés tangentiellement à l’axe du ventilateur » précise Murray.

Colin Chapman met une pression énorme sur Ecclestone. Il lui affirme que si la BT46B est bien déclarée conforme, ses Lotus seront vite munies de quatre ventilateurs et elles seront à nouveau imbattables. Chapman ajoute ceci : "Comment peux-tu représenter l’écurie Brabham contre nous tous et en même temps prétendre représenter toutes les écuries de la FOCA ? Tu es clairement en conflit d’intérêt". Réalisant que sa position de patron de la FOCA était plus importante - et surtout beaucoup plus payante ! - que celui de patron de Brabham, Ecclestone décide alors de mettre ses BT46B au rancart et de ne plus les faire courir.

« Affirmer que la Brabham aspirateur fut bannie est, selon moi, le plus beau cas de désinformation concernant cette voiture. Elle ne fut jamais interdite. Ce sont les autres directeurs d’équipes, notamment Chapman et [Ken] Tyrrell, qui ont mis de la pression sur Bernie [Ecclestone] et moi pour que nous retirions cette voiture de la compétition. Ne voulant pas voir la FOCA voler en éclats, Bernie est venu me voir et m’a demandé de retirer nos BT46B » termine Gordon Murray.


* Les deux BT46B de Lauda et John Watson furent saisies et scellées en Suède par la CSI (la Commission sportive internationale), puis amenées avec des commissaires techniques à l’usine Brabham à Chessington. Armés d’un anémomètre, ils ont mesuré la quantité d’air soufflé par le ventilateur et la quantité qui passait dans le radiateur. Ils ont obtenu une valeur de plus de 55% d’air passant dans le radiateur. Pour eux, la voiture était parfaitement légale.

Crédit photo: WRI2