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29 juillet : L'étonnante aventure du premier Grand Prix de Granby

29 juillet : L'étonnante aventure du premier Grand Prix de Granby

Mercredi 29 juillet 2020 par René Fagnan
Crédit photo: Archives Autocourse.ca

Crédit photo: Archives Autocourse.ca

En juillet 1984, les rues du parc industriel de la ville de Granby ont vibré au passage des voitures de course lors de la première édition du Grand Prix local.

Comment des bolides de compétition se sont-ils retrouvés à rouler dans les rues de Granby en plein mois de juillet ? Nous en avons discuté avec Dominic St-Jean, promoteur de la série Super Production Challenge et fils d’Yves St-Jean qui fut à l’époque l’un des organisateurs de cet événement.

Tout commence au début des années 80. La fièvre Gilles Villeneuve bat son plein et le sport automobile en circuit routier est relativement populaire au Québec. Une série est créée, le Championnat Molson-ACAM, qui permet aux amateurs de disputer des courses enlevantes sur différents circuits de la province. Cette série était organisée par des hommes d’affaires, dont un certain Paul Pednault.

« Voyant le succès du Grand Prix de Trois-Rivières, Paul Pednault a voulu organiser une course urbaine. Il a contacté plusieurs villes et le maire de Granby s’est montré intéressé par le projet » nous raconte Dominic St-Jean.

« Pednault a ensuite recruté mon père, Yves St-Jean, qui possédait déjà pas mal d’expérience dans l’organisation de courses, pour mettre le projet sur pied. Pednault voyait grand et a voulu concurrencer le Grand Prix de Trois-Rivières alors que mon père voulait organiser une course plus modeste. L’idée originale était de présenter une course invitation avec les voitures de classe GT1, car il y en avait plusieurs au Canada à cette époque avec des bolides comme des Porsche, des Camaro et des Mustang, d’inviter des coureurs américains des états du nord-est et de compléter la grille de départ avec des voitures de catégorie GT2. Pour les courses de soutien, il y avait la Formule 2000, fort excitante, de très bonnes grilles de départ en classe Production, la très populaire série Honda et la Formule 1600 qui allait courir avec les F2000 et les karts Formule 125. »

Après une inspection, un tracé fut dessiné dans les rues du parc industriel. Par contre, ce premier Grand Prix devait avoir lieu quelques mois plus tard et le temps commençait à manquer... Le projet original fut toutefois mis de côté, et les organisateurs ont eu l’idée de contacter des championnats américains plus importants.

« Sous l’insistance de Pednault, ce dernier et mon père ont contacté le SCCA et se sont fait répondre qu’il était trop tard pour ajouter un événement à leur calendrier. Ils se sont alors tournés vers l’IMSA même s’ils savaient que la facture allait être salée. John Bishop [le patron de l’IMSA] leur a répondu que Granby ne pouvait pas présenter les classes GTO et GTU, mais que ce serait faisable avec l’American Challenge. Ils se sont fait vendre l’idée d’avoir des beaux bolides, comme la Camaro de Craig Carter et la Buick de Tommy Riggins, mais sans se faire préciser qu’il y avait aussi pas mal de “poubelles” dans cette série... » tient à préciser St-Jean.

Il fallait maintenant valider le circuit. Ce fut fait avec de véritables voitures de course ! « Quelques Honda, des voitures de Production, la Can-Am de Bob Roy, une F1600 et une F2000 ont roulé dans les deux sens du tracé, sans protection au bord de la piste si ce n’est des voitures de police pour bloquer le passage. Le tracé était intéressant, mais il manquait quelque chose. Les organisateurs se sont dit “On va construire un virage relevé, un high bank”. Tout simplement. Ce virage, très serré et incliné, a été construit dans un terrain vague. Le week-end de la course, le passage des voitures de course démolissait le virage et il fallait le repaver à la fin de chaque journée ! »

Le fameux “high bank” existe encore ! Allez sur Google Maps et on voit encore très bien ce virage en forme de fer à cheval tracé dans un champ. Le circuit de 3,09 km comprenait neuf virages et empruntait les rues Vadnais, Moeller, Georges-Cros et André-Liné.

Quelques jours avant la première édition, deux événements inattendus compliquent les choses. « Les organisateurs n’avaient pas d’expérience dans le déplacement d’équipes américaines en sol canadien. L’événement devait être présenté dans quelques jours et les voitures américaines n’étaient toujours pas arrivées au circuit. Elles étaient toutes coincées à la douane canadienne. Les fonctionnaires fédéraux ont contacté les organisateurs en pleine nuit pour leur dire qu’il fallait une déposer une garantie de 100 000$ pour permettre aux voitures de franchir la frontière. Pednault a appelé le maire de la ville et ce dernier a signé un chèque afin de libérer les voitures » raconte St-Jean.

Le deuxième imprévu survient tout juste après. « À l’origine, c’est Jacques Villeneuve, le frère de Gilles, qui devait piloter la deuxième voiture de Carter à titre de pilote-vedette. Mais Jacques s’était fracturé un pied lors d’un crash en IndyCar. Il était sur place, le pied dans le plâtre, mais les médecins lui ont interdit de conduire. Christian Tortora était présent et a dit à Pednault et à mon père qu’il pouvait avoir la vedette qu’il fallait. Il a contacté Philippe Alliot en France et ce dernier a pris le premier avion pour venir courir à Granby... au frais du Grand Prix, évidemment » ajoute St-Jean. Le Français Philippe Alliot était pilote de F1 à ce moment au sein de l’écurie Skoal Bandit RAM de John Macdonald.

Alliot a décroché la pole position et gagné la course du Kelly American Challenge. Jacques Bienvenue y a aussi participé au volant de la deuxième Firebird de Clay Young.  Il s’était qualifié neuvième et avait disputé une belle course pour terminer quatrième.

« Même si l’événement avait coûté terriblement cher, les dirigeants de la ville de Granby étaient enthousiastes. Pour l’édition 1985, Labatt est devenu le partenaire titre, et pour cette raison, les organisateurs ont décidé de viser plus haut et de présenter une course de Formule Atlantique. Malheureusement, c’était une série moribonde et seulement sept compétiteurs se sont inscrits, dont cinq Québécois, incluant Mario Sarrazin qui avait ressorti une antique March 78B...

« Mon père m’a confié que le premier Grand Prix avait eu lieu une année trop tôt. Il avoue que si l’événement avait commencé un an plus tard, en 1985 et de façon plus modeste, il y aurait eu la participation des grosses séries canadiennes comme la GM et la Porsche. Ce qui a tué le Grand Prix est d’avoir invité, à grands frais, des séries américaines. Les finances étaient dans le rouge. Dimanche soir, après la seconde édition, le Grand Prix de Granby déclarait faillite. Fin de l’aventure » termine Dominic St-Jean.