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Le grave accident qui a imposé de nouvelles procédures d’intervention en circuit routier au Québec

Le grave accident qui a imposé de nouvelles procédures d’intervention en circuit routier au Québec

Lundi 24 août 2020 par René Fagnan
Crédit photo: Ron Kielbiski

Crédit photo: Ron Kielbiski

Il y a des catastrophes qui changent le destin d’une vie. Parfois, de tels malheurs servent d’électrochocs et modifient profondément le déroulement des événements futurs. C’est ce qui est survenu au Grand Prix de Trois-Rivières en 1980 quand un pilote a été victime d’un grave accident et cela a mené à une refonte des opérations d’urgence et de sauvetage lors de courses en circuits routiers au Québec.

Le drame survient le samedi 23 août 1980 au virage 1 du circuit urbain temporaire de Trois-Rivières durant les essais libres de la série Can-Am; ces puissantes monoplaces de F5000 carrossées. Le Britannique Stephen South est au volant de la Spyder NF-11 de l’écurie de Paul Newman, une Lola T333CS modifiée par cette équipe. Au moment où son pied droit quitte l’accélérateur pour commencer à appuyer sur le frein en vue du virage 1 - un virage à droite à 90 degrés - le Chevrolet V8 continue à hurler de ses 600 chevaux. Tout indique que l’accélérateur est resté coincé ouvert.

« Quand on l’a vu passer la zone de freinage et que le nez de l’auto ne s’abaissait pas, on savait qu’il allait passer tout droit et venir frapper le mur de béton » nous a raconté Serge Bernier, chef d’une équipe d’environ 20 signaleurs postés au coin 1. « À l'époque, il n’y avait pas d’échappatoire au bout de la ligne droite du départ/arrivée; juste une rangée de pneus puis un mur en béton appuyé contre un gros tas de terre. La voiture a tapé directement contre le mur, a rebondi en arrière dans les airs d’environ 20 pieds, le moteur rugissant, puis est retombée par terre et a foncé de nouveau droit dans le mur. Mon frère a sauté sur un ponton de la voiture et a activé le coupe-circuit pour éteindre le moteur qui hurlait encore.»

Pour les signaleurs, il est évident que South est grièvement blessé et en grande douleur. La séance d’essais est immédiatement arrêtée. Il n’y a pas d’équipe d’intervention et la tâche de dégager le pilote revient aux signaleurs.

« South n’a jamais perdu conscience. On a coupé les ceintures de sécurité et retiré son casque » raconte Bernier. « L’avant de la voiture était replié vers le haut. Ses genoux pliés étaient rendus au niveau de son visage. Avec mon frère, on a tenté de déplier les tôles avec des barres en acier. Des mécanos de son équipe [en compagnie de Steve Horne de l’écurie VDS] sont venu nous aider avec des scies à métaux. Le réservoir était perforé et l’essence coulait par terre. Il y avait de l’essence partout sous la voiture et on piétinait dedans. Le moteur, les échappements et les freins étaient brûlants. L’eau bouillante du radiateur coulait aussi. Il n’y avait qu’un seul camion de pompiers sur place et il est resté stationné dans les paddocks. De plus, les pompiers n’étaient pas formés à éteindre l'incendie d’une voiture de course. Et pour finir, il n’y avait qu’une seule ambulance et deux ambulanciers.»

Serge Bernier poursuit : « ça a été très long pour le dégager. On a tenté de couper le pédalier, mais la scie était trop grosse. On a tellement travaillé qu’une barre de force a plié sous nos efforts. Une fois la barre antiroulis coupée, on est arrivé à déplier les tôles d’aluminium et lui déprendre les jambes et les pieds ».

Le pauvre South fut transporté à l’hôpital de Trois-Rivières. Il y subit une opération de cinq heures pour traiter les fractures à sa jambe gauche et effectuer une greffe d’artère. Malheureusement, quelques jours plus tard, la mauvaise irrigation sanguine provoqua un début gangrène dans sa jambe. Souffrant d’une terrible fièvre, South fut amputé de sa jambe gauche, sous le genou.

Le Britannique passe alors les deux mois suivants à l’hôpital de Trois-Rivières avant d’être rapatrié chez lui au Royaume-Uni. Ce terrible accident mit un terme abrupt à sa carrière prometteuse, un événement qu’il ne digère pas encore 40 ans après. South venait d’effectuer des essais pour l’écurie Lotus de Formule 1, en plus de remplacer Alain Prost dans une McLaren à Long Beach.

Durant les heures suivant l’accident, les critiques à propos du manque d’équipement d’intervention, de l’absence d’outils appropriés et de personnel médical sur place fusent de toutes parts. C’est un véritable électrochoc, même si l’organisation avait pourtant bien suivi les exigences du SCCA.

« La série Trans-Am, qui courait le lendemain du crash, a exigé des améliorations » indique Bernier, qui ajoute : « si une voiture Trans-Am avait un gros accident comme celui de South, nous n’aurions rien eu pour découper l’auto. Jean-Guy Roy [du GP3R] a trouvé un vérin hydraulique utilisé pour dépecer des voitures dans une casse non loin de Trois-Rivières. Il l’a installé à l’arrière d’un pick-up. Nous avons passé la journée de dimanche avec un peu plus d’outils dans les postes de signaleurs ».

« Cet accident a fait réfléchir les organisateurs du Grand Prix de Trois-Rivières. Bob Gauthier et son équipe ont fondé une école de formation pour les intervenants en course automobile; une équipe d’urgence similaire à celles qu’on voyait sur les circuits américains. L’année suivante, l’organisation possédait désormais des véritables pinces de désincarcération, une équipe de spécialistes bien formés et des médecins prêts à intervenir sur place » termine Serge Bernier.

Par la suite, toutes les organisations au pays se sont mises à jour et ont formé des experts en intervention pour travailler sur les lieux d’accidents en circuit routier. Dommage qu’il ait fallu ce triste événement pour que des changements majeurs soient adoptés.


L’auteur désire remercier Darren Bank (biographe de Stephen South), le photographe Ron Kielbiski et Serge Bernier pour leur aide apportée à la documentation de ce texte.